Pourquoi faire reconnaître cette place des “très pauvres” dans les processus démocratiques ?
Quelle est leur citoyenneté ? Leur place dans la vie sociale ? Comment prennent-ils part ? Comment donnent-ils leurs avis ? Se sentent-ils associés aux décisions qui les concernent ? Comment se fait-il que les personnes qui ont le plus besoin d’être représentés, d’être soutenues et que leurs conditions de vie changent sont celles qui sont les moins intégrées dans la politique ? Quelles sont les conditions à réunir pour une participation des très pauvres à la construction d’un mieux vivre ensemble qui favorise l’accès de tous aux droits fondamentaux ? Pourquoi constate-t-on un aussi grand décalage entre des aspirations fondamentales et les capacités d’interventions des institutions ? Quels sont les outils à mettre en place pour une meilleure prise en compte/participation des gens en situation de pauvreté dans les instances de participation ? Qu’est-ce que cela bouleverse ?
Un forum pour créer un moment de rencontre populations en grande précarité-institutions en dehors de situations de tension, de conflit
ATD Quart Monde est un Mouvement qui rassemble des familles, des personnes qui vivent des situations d’exclusion et de grande pauvreté et de personnes engagées dans leur vie quotidienne, associative ou professionnelle. ATD Quart Monde propose un processus de conquête de droits et soutient l’implication des personnes en grande pauvreté dans la conception, l’élaboration et la mise en œuvre des projets qui les concernent. Le forum a été conçu pour « que les familles très pauvres y trouvent vraiment leur place, pour que les élus réalisent ce que vivent certains de leurs administrés et se laissent questionner par des délégués de familles en grande précarité du département » . ATD Quart Monde est « habité par cette préoccupation que les personnes puissent être actrices dès le début d’un projet qui modifie leurs conditions de vie et sent que cette question est difficile pour les responsables politiques » .
Quels sont les fondements de la citoyenneté ?
Pouvoir avoir un logement ?
« Pour tout le monde, le logement, c’est primordial. Comment peut-on exercer sa citoyenneté quand on est sans logement ? » demande un volontaire d’ATD Quart Monde. Un participant raconte sa rencontre avec un élu suite à un « refus de la commune de donner un logement. Il n’y a pas eu moyen de le faire changer d‘avis. Il a juste dit “revenus insuffisants”. Je pense que ça vient du fait que j’étais en caravane ». Une personne ajoute « Le logement ça joue beaucoup pour les jeunes qui cherchent du travail. Moi, je suis restée sans logement et ma fille ne pouvait pas trouver du travail. C’est un cercle vicieux ». Un couple raconte : « On est allé à la mairie, on nous a prêté des duvets bleus pour aller dormir sous le pont. Après coup, on s’est dit qu’on aurait dû inviter ceux qui nous les ont donnés à venir dormir avec nous».
« Lors des débats sur le logement social à Bessancourt que nous avons mené », explique un élu, «dans les premiers temps ne venaient que ceux qui étaient contre, en disant qu’il n‘y avait pas besoin de nouveaux logements. Quand des gens qui habitaient en HLM sont venus nombreux au débat, les besoins en logement ont été évidents. Les réunions étaient plus constructives, parce que plus représentatives ». Il ajoute « le logement d’urgence devient la solution pérenne car le parcours du logement est bloqué. On en vient à proposer des solutions absurdes. Il faudrait une collaboration avec les communes environnantes pour élaborer une stratégie d’ensemble. Pour l’instant, c’est anecdotique ».
Pouvoir avoir du travail ?
Un élu ajoute « la question de l’emploi et donc du travail est aussi une donnée essentielle, dans le processus de la pauvreté ». Un militant explique qu’« après 20 ans de travail, il n’a toujours pas de logement. »
Pouvoir être accepté comme on est ?
« Quand j’étais dans un centre d’accueil et que j’amenais mes enfants à l’école, il fallait voir comment on nous regardait… Mais mes enfants sont comme tous les autres. Les regards, c’est ce qui est le plus impressionnant ».
C’est pas parce qu’on habite le même immeuble ou le même quartier, qu’on se sent accueilli dans les réunions : « Je suis allée une fois à une réunion de locataires dans ma résidence. Quand on parle d’un problème, c’est colporté. On veut se défendre et on est critiqué par ailleurs. Il y a peu de personnes qui y vont. Pourtant, maintenant je suis comme eux, j’habite le même immeuble. »
« Le conseil de quartier ? Je vois pas ma place là-bas. C’est toujours les plus riches qui y ont la parole. Je perds mon temps. J’ai autre chose à faire que d’écouter les riches. C’est toujours du beau monde. Déjà, dès que vous arrivez, on vous regarde du pied à la tête. »
Une participante trouve que le quartier où elle habite est moins bien entretenu que les autres : « Au moment de Noël, tous les quartiers étaient décorés sauf le nôtre. Pourquoi ? C’est comme ça pour les décorations de Noël, pour les parterres de fleurs… J’ai posé la question en réunion : pourquoi on fait une différence entre nos bacs et ceux de la ville ? Il y a un an, il y avait quand même Joyeuses fêtes dans l’entrée de la résidence et un sapin. »
Pouvoir se scolariser, se former ?
Une expérience est rapportée : « Par rapport à l’échec scolaire, des parents souhaitaient comprendre pourquoi leurs enfants étaient tous en situation d’échec. Un partenariat avec l’école, les services de la mairie et les services sociaux a été développé dans le cadre des programmes familiaux locaux mis en place par l’Inspection académique du Val d’Oise ». D’après le volontaire d’ATD Quart Monde qui a suivi ce partenariat, il y a une « difficulté à amorcer ce dialogue. La parole des parents est importante à prendre en compte mais les enseignants se sentent mis en cause ». Un élu ajoute que « ces familles sont souvent considérées comme exclues et fautives. Il y a un enjeu fort de pouvoir construire ensemble mais c’est très difficile».
Un autre élu souligne que l’école était perçue auparavant comme le moyen pour sortir de la pauvreté mais aujourd’hui « la pauvreté est tellement violente que l’école n’apparaît plus comme l’espoir d’en sortir». De plus des formations ne trouvent plus d’élèves, obligés qu’ils sont à travailler dès leur sortie de la scolarité obligatoire.
Devenir parent d’élève, c’est une implication intéressante. Une personne raconte : «J’étais déléguée PEEP. Dans les conseils de classe, on avait le droit à la parole. Le voisin est venu me chercher, je me suis dis pourquoi pas ? Et j’y ai pris goût et j’ai continué jusqu’à la classe de troisième de mon enfant» . Un élu explique : « Dans une école de la ville, qui rassemble des personnes de deux quartiers différents, nous -les élus- nous sommes rendus compte que la représentation des parents correspondait à celle des quartiers « hauts », c’est-à-dire des quartiers favorisés. Les pauvres ne venaient pas. On ne parlait pas de l’intégration de l’école dans le quartier. Un travail a été mené et maintenant ça va mieux mais c’est toujours fragile. »
Pouvoir s’investir dans la vie locale ?
Une personne raconte : « J’ai été animatrice dans un quartier, comme bénévole, on faisait du soutien scolaire… S’impliquer de cette manière, ça permet d’être en contact avec des élus. Certains ont la tête dure, ils n’écoutent pas trop souvent. Heureusement que notre association existait, parce que sinon comment on ferait avec les enfants ? Quand on voit les besoins et le manque de structures qu’il y a dans la ville. A Saint-Ouen l’Aumône, j’étais impliquée, par cette association dans les conseils de quartier. C’est toujours les mêmes qu’on voyait, qui venaient râler et il y a jamais rien qui allait. »
Comment construire ce partenariat ?
« Il est important pour lutter contre la misère et l’exclusion que les populations en grande précarité soient associées dès le départ aux projets qui sont mis en œuvre ». Les militants du Mouvement en Val d’Oise sont très impliqués sur des questions de logement de familles sédentarisées de gens du voyage. Et notamment à Herblay, où la mairie a décidé de transformer la zone d’habitat en zone naturelle et d’expulser les familles, qu’elles soient propriétaires, locataires ou occupantes sans titre du terrain. Le “rapport de force” mis en place par ATD Quart Monde a permis aux 26 familles de faire valoir leur droit au relogement à travers leur prise en compte dans une enquête sociale et après la rencontre de 7 de leurs délégués auprès de la sous-préfète du département. Tout n’est pas acquis, les relogements se font attendre, mais l’institution a pris en compte, écouté et fait évolué ses méthodes, notamment en informant directement les familles des résultats, et surtout en prenant en compte dans le relogement les familles renvoyées dans l’errance. Les salariés de la préfecture se sont enrichis de leur rencontre avec les familles en voie d’expulsion : « ça à permis de faire tomber certaines peurs et de mettre du vécu, de l’humain derrière un dossier ou un courrier. »
ATD Quart Monde a su trouver une voie pour permettre un dialogue avec les pouvoirs publics. Dans le cas de la ville de Montmagny, c’est la communauté d’agglomération (la CAVAM) qui projette de transformer un terrain habité par des familles sédentarisées en zone naturelle. ATD Quart Monde a interpellé le président de la CAVAM sur leur volonté que les familles soient associées, dès le départ, à la réflexion sur le projet. La réponse a été « lors d’une étape ultérieure ». ATD Quart Monde regrette que les familles ne soient associées « toujours qu’en bout de course. On sent bien qu’on n’est pas prêt à ça. Les familles sont démunies par rapport à ce qu’on va faire d’elles. Pour moi, pour l’instant, la démocratie participative, c’est zéro ». « Et les habitants des terrains, qu’est-ce qu’ils en pensent ? » demande l’Adels, « Ils ont peur d’être chassés du terrain, des fois, ils nous -les militants d’ATD- perçoivent comme des relais de la commune ».
* « De nombreux gens du voyage veulent se sédentariser, c’est sûr mais on ne sait pas faire. On est pris en otage par des gens qui s’installent sur des terrains inconstructibles »* indique un élu. « On ne sait pas faire avec les Roms et on s’est fait déborder par les acteurs sociaux ». « Comment penser, comprendre leurs difficultés ? Il faudrait rassembler tous les critères. On ne réfléchit pas assez à leur façon de fonctionner. En plus, toutes les situations sont différentes ».
Un exemple est racontée par une élue : « Nous, on pense qu’ils veulent rester en “caravanes”. Eux veulent être relogés. Ils cherchent une vie normale ». « Ce n’est qu’en les rencontrant et en discutant qu’on s’est rendu compte qu’on partageait les mêmes intérêts ».
Comment fait-on pour faire changer les choses ?
Par le vote ?
« Est-ce que vous votez ? » demande un élu aux militants d’ATD « Moi, je ne ne vote plus mais je participe à l’université populaire d’ATD Quart Monde » « Le problème, c’est quand on est sous tutelle, on n’a plus le droit de vote » ajoute un militant.
Une garantie de prise en compte ?
« Le plus important, c’est de sortir les pauvres de l’assistanat, c’est la dignité. Il faut réfléchir à ce qu’on est soi-même mais ne pas avoir à adopter la pensée de l’autre ».Un participant propose : « il est urgent que les mairies mettent en place une personne qui écoute et sert de relais ». Un autre raconte : « Un maire m’a virée de son bureau , ce n’est pas tolérable qu’il n’accepte pas de recevoir, ni d’écouter un citoyen ».
Agir au plan local
Un élu rappelle que « les choix politiques induisent la pauvreté. Il faut se battre contre le déterminisme de la pauvreté. Il faut rappeler que les personnes sont victimes et mettre en place sur le plan local une action dans ce sens ». Un élu fait part de réflexions qu’ils ont eu en interne « c’est le problème du laisser faire. Par exemple, si on laisse la cantine impayée, ce n’est pas la solution, parce qu’ensuite c’est le loyer, etc. Il y a un engagement très précoce du CCAS pour éviter la dégradation de la situation ».
Dans une ville du Val d’Oise, des personnes ont demandé qu’une mosquée soit construite. Le maire, explique une militante d’ATD Quart Monde « a décidé que c’était non. Comment peut-on refuser à des musulmans des salles de prière quand il y a une synagogue et 3 églises sur la commune ? Tous les jeunes du quartier se sont regroupés et ont fait une liste aux municipales. Ils ont un élu dans l’opposition. C’est une révolution dans le quartier ». *
Prendre la parole et ne plus la redonner ?
*« Ce sont les plus forts en gueule qui prennent la parole. Alors soit vous décidez d’y aller et vous prenez la parole, soit vous n’y allez pas et la distance se creuse entre ceux qui prennent la parole et ceux qui ne viennent pas », raconte une participante de l’Adels qui s’est beaucoup investie -un temps- dans les conseils de quartier. Un participant ajoute :* « Quand je suis arrivée au Mouvement ATD Quart Monde, je ne parlais pas du tout. J’ai commencé à parler, et maintenant je ne m’arrête plus. Cela me donne même des forces. C’est la confiance, on a confiance dans le groupe. »*
Contact :
Michel Aussedat, Mouvement ATD Quart Monde Val d’Oise, atdvaldo@atd-quartmonde.org
Vous pouvez aussi aller consulter le site http://www.telequartiers.com/ pour regarder une vidéo du discours de François Auguste, élu de la région Rhônes-Alpes, qui conclue la journée “Pauvreté-précarité : quelle démocratie participative pour quelles transformations ?” qui s’est tenue le 29 novembre à Lyon.
ou bien lire un avis sur cette journée sur le site : http://www.reseauxcitoyens-st-etienne.org/article.php3?id_article=15858
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