Jardiner, c'est aussi s'impliquer dans sa ville ? Le projet de jardins familiaux de Sevran-Beudottes

L’injonction de participer contient plusieurs idées implicites, parmi celles de l’action collective, de l’implication dans l’espace public, du caractère pédagogique de l’intérêt commun… À l’opposé, les difficultés contemporaines de la société seraient le fait de l’individualisme néfaste, d’une action collective qui n’existerait plus que sporadiquement, pour défendre des intérêts particuliers. Pour faire forum sur ce sujet très controversé, l’Adels a choisi d’écouter les acteurs des jardins urbains.

Invitation fête de la carotte.jpgQu’ils soient partagés, familiaux ou collectifs, les jardins sont des expériences de mobilisation sociale, d’investissement des habitants dans l’espace public. En quoi cela interroge la démocratie participative ? Est-ce que jardiner est un acte de citoyenneté ? C’est la question qui a nous a guidés tout au long du forum avec des jardiniers, des élus et des acteurs sociaux économiques de Sevran, en Seine-saint-Denis. L’Adels, la ville et les jardiniers ont organisé une fête un samedi midi avec un forum suivi d’un repas collectif. Une quarantaine de personnes participent au forum, un samedi midi, dehors, sous un grand soleil d’automne. On compte des jardiniers, des élus, des salariés de la ville ou d’organismes partenaires tels que bailleurs sociaux. « Démocratie, je vois ce que c’est, participative, aussi, mais les deux ensemble, je vois pas ce que ça veut dire » commente une jardinière. Ce décalage, ressenti, lors de la préparation, a été dépassé lors du forum.

Cultiver le lien social
Les jardins familiaux des Beudottes sont provisoires et composés d’une petite trentaine de parcelles, une par famille. Une fois par semaine, les jardiniers se réunissent sur le jardin et une fois tous les deux mois au centre social proche pour avancer sur la construction du projet. En effet, d’ici un an à peu près, chaque jardinier pourra disposer d’une des 90 parcelles de 25 à 50 mètres carrés des futurs jardins familiaux. D’ici là, des parcelles de un à deux mètres carrés sont cultivées. Entourées par un grillage d’un mètre de haut, elles sont parfois visitées et endommagées. « Nous avons travaillé dans des ateliers pour prévoir les parcelles, les abris, les arbres, les fossés…. ». Il est prévu des parcelles pour les enfants, des associations au milieu des autres pour permettre l’échange de savoirs entre les jardiniers adultes et les enfants.
« Les réunions, on était 10 au début ». Une quarantaine, lors de celle de septembre, un an après. Les premières personnes sont venues par l’intermédiaire de l’animateur « Moi, j’ai eu l’animateur qui est venu frapper à la porte », puis par les amis, la famille ou les voisins : « Moi c’étaient les copains, qui m’en ont parlé.» « On rencontre d’autres personnes, on dialogue. On est moins démoralisé. » « Moi qui étais un peu sauvage, j’ai appris à connaître les gens» ; « les jardins, ça permet de connaître d’autres personnes, d’autres cultures. » « Cela change l’ambiance du quartier. Au début les gens étaient réticents. Maintenant ils posent des questions, toute la cité est intéressée.” « Pour les enfants, cela permet de mieux les encadrer, de les informer, de leur apprendre d’où vient une patate, une carotte. Les enfants ne savent plus tout ça et ne comprennent pas qu’il faut du temps pour que ça pousse. » Même si cela fait des années que l’on a pas jardiné « on perd les outils mais on ne perd pas le métier. » « Moi mon père était agriculteur, céréalier, je peux rapporter ce que je connais, aider les autres. »

Quels sont les choix qui ont fait débat ?
« Moi je viens et j’écoute les idées des autres, c’est important parce qu’on n’a pas toujours les mêmes opinions » une des jardinières explique que quand elle est en réunion, elle écoute et que c’est une action à part entière. Certains choix ont fait débat, notamment à propos des aires de jeux pour les enfants, la place des chiens, la hauteur des clôtures ou à propos des barbecues : « pas d’accord sur l’aire de jeux. Ils vont jouer au ballon, piétiner et ça va créer des conflits ; pas d’accord non plus sur les visiteurs accompagnés de chiens »; « il faut clôturer les parcelles »; « Et aussi à propos du gros barbecue pour tout le monde. Il y a des gens avec des religions divers et il y aura des problèmes avec l’utilisation de viandes de porc»; « il vaut mieux des petits barbecues sur les parcelles ». « Il y a le problème de la citerne. Il y en a qui abusent, tirent trop d’eau. J’arrive et il n’y a plus rien »
Tout ne pouvant être consensuel, des décisions doivent être prises, une organisation doit être pensée. « Il faut un règlement intérieur fait entre nous, les jardiniers et la ville qui est responsable du jardin. Une amicale des jardiniers avec vote et élection d’un responsable ». « Il y a des gens qui viennent une fois par semaine mais d’autres peuvent venir plus souvent. Il faut une structure qui gère les liens entre les habitants. Une personne fait remarquer qu’il y a un “danger de la dictature des gens du jeudi sans consulter ceux du mercredi” ». « C’est long, c’est très long » les jardins provisoires, «au début on y croyait pas. On croyait que les légumes allaient disparaître, à cause de la méchanceté de l’environnement».

Une vidéo a été réalisée par Sophie et Bruno, du blog2Roubaix :

Sevran : les jardins partagés et l’interview du maireenvoyé par leblog2roubaix

En fait, la démocratie participative, c’est nous!
« Mais qu’est-ce que la démocratie a comme rapport avec le jardin ? » ce n’est pas l’Adels qui pose la question, mais une jardinière qui s’adresse à l’ensemble du groupe.
Une jardinière émet l’idée qu’on est «obligé de suivre le mouvement de tous les jardiniers, on n’a pas le choix”, d’autres disent : « si, on a le choix ». La jardinière explique : « non, le choix des plantes est limité parce que la parcelle est louée pour un temps limité ». Alors qu’à la question : “pour vous, c’est quoi la démocratie?” certains répondent c’est « avoir la liberté de parole, communiquer entre nous et choisir la meilleure idée », la même jardinière ajoute « c’est avoir la liberté de planter ce qu’on veut.” La démocratie est tout d’abord une expérience très concrète et quotidienne : « Je comprends pas pourquoi vous nous parlez de démocratie. Je comprends pas ce mot, d’ailleurs. Bien sûr, on se parle, on s’aide. Demain si je suis pas là, je demande à mon voisin d’arroser à ma place. » Démocratie et solidarité vont de pair pour les jardiniers.
« Les réunions avec les élus sont incompréhensibles pour nous. Ils ont un contexte, nous on ne l’a pas ». « On ne comprend pas tellement les choses de la façon dont c’est expliqué. On reçoit de l’information, mais on ne comprend pas, même le journal de Sevran est incompréhensible. Par exemple les mots : “vu la conjoncture”… on veut des mots plus simples ».
« Des jeunes ont construit eux-mêmes une salle de sport et elle n’a jamais été dégradée. Certains continuent à travailler dans les immeubles » et pourquoi pas dans les jardins ? Un jardinier demande s’il « est prévu d’impliquer les habitants physiquement dans la réalisation du projet ? On devrait avoir la possibilité de participer avec des idées et de la sueur en même temps. »« il y a ici plein de jeunes désœuvrés » il y a des centaines de jeunes chômeurs ici. L’élu répond qu’il est « possible de mettre en place des chantiers qui incluent des jeunes du quartier », mais ce n’est pas possible pour tous les travaux, et seulement par le biais de jeunes en réinsertion.
La mobilisation a permis de sortir des interlocuteurs traditionnels « des notables associatifs » et de « toucher des gens qu’on ne connaît pas » explique un animateur de quartier de Sevran.

Contact :
Joël Humbert, animateur des Jardins familiaux, services des espaces verts, ville de Sevran jhumbert@ville-sevran.fr

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